Il n’est plus temps de réécrire les traités, réinventons une éthique démocratique européenne
Les citoyens ont le sentiment que les institutions européennes sont plus préoccupées par leurs moyens que par leurs fins. De là, un malaise grandissant et un sentiment de vide démocratique qui favorise l’émergence de divers mouvements de droite populiste ou d’extrême droite, en France, en Italie, en Autriche ou ailleurs… Soyons simples : l’Europe sert à coordonner l’action des différents Etats qui la constituent. Pourtant, depuis les années 1980, cette coordination s’est résumée le plus souvent à une intégration négative dont l’autre nom est la déréglementation. L’Acte unique de 1985 a inoculé à l’Europe ce poison lent qu’est l’extension infinie du marché. Or on ne peut faire du marché le déterminant, en dernier ressort, de nos vies, comme la règle de «la concurrence libre et non faussée» y contraint. A ce jeu-là, c’est la finance qui l’emporte.
La «perte de pouvoir d’achat du bulletin de vote» (comme le dit Jurgen Habermas) et le malaise économique et social sont les deux causes de la défiance des citoyens envers le projet européen. Il faut dire la vérité aux Européens et aux Français : on ne peut éternellement promettre pour demain «l’Europe sociale», «l’Europe puissance» ou «l’Europe démocratique». C’est ici et maintenant qu’il faut agir. Pis, l’idée que le projet européen serait «punitif» comme le laisse penser la nomination de «gouvernements techniques» est un poison fatal pour celui-ci comme il l’est pour chaque démocratie. Il faut donc renforcer la cohésion de notre continent en impliquant davantage les citoyens dans la vie des démocraties nationales qui se sont unies au sein de l’Union européenne. Dans chaque Etat, il est urgent de recréer un lien étroit entre les citoyens et ceux qui portent au niveau européen les négociations : les gouvernements. L’habitude a été prise de la part des ministres de dire blanc dans leur capitale nationale pour faire noir à Bruxelles : le déficit démocratique national induit le vide démocratique européen. Cette réalité a institué une situation délétère dans les pays de l’UE favorisant les nouvelles formes de «national populisme», dont la flambée doit susciter chez les responsables politiques un sentiment d’urgence.
Dans les faits, «l’Europe» est une addition de quelques grandes politiques : la politique agricole commune (et la pêche) évidemment, mais surtout les politiques monétaire et commerciale et la politique de la concurrence. Pour recréer un sentiment d’adhésion des citoyens au projet européen, il faut donc agir simplement, efficacement et vite. Réformer la politique agricole commune dans un sens moins productiviste est une urgence. Mais il faut aussi politiser le droit de la concurrence en faisant du Conseil européen son instance d’appel, ainsi que le demande le président d’EADS, Louis Gallois. Il convient de mettre sous surveillance la politique commerciale, en adoptant une position réaliste vis-à-vis du monde qui nous entoure : cessons enfin d’être les naïfs du village global ! Enfin, mettons la monnaie unique – l’euro – sous pilotage politique en révisant les statuts de la Banque centrale européenne (BCE). Ces mesures d’urgence doivent être négociées avec nos partenaires – en premier lieu l’Allemagne – et s’accompagner d’une prise de conscience : c’est d’abord dans cet espace pleinement civique qu’est la nation qu’il faut restaurer le débat démocratique et le politique.
La confiance des citoyens dans le projet européen est directement liée à la capacité des dirigeants politiques à leur parler de l’Europe et à parler à l’Europe, c’est-à-dire à nos partenaires. Il s’agit de faire de la politique au sens le plus noble du terme : il n’y a pas d’autre manière de maîtriser notre destin collectif. L’heure n’est pas à réécrire les traités mais à redévelopper, dans chaque pays, une éthique démocratique qui redonne du sens à une forme de res publica européenne.
Tribune parue dans Libération du 31 janvier 2012
