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Madame Merkel poursuit une politique égoïste

Frankfurter Allgemeine Zeitung – Mardi 27 mars 2012 – Interview d’Arnaud Montebourg, député socialiste français

FAZ: Vous proposez la démondialisation. Qu’est-ce que cela veut dire?

La démondialisation c’est d’abord la modération de la mondialisation. C’est-à-dire que l’on doit arriver à une régionalisation de l’économie mondiale où les grands ensembles continentaux vont continuer de commercer, mais vont le faire de façon plus raisonnable. A cause de l’explosion des coûts de l’énergie, des coûts de transport et de la fiscalité environnementale comme la taxe carbone, le monde va devoir organiser un modèle économique où le lieu de consommation va se rapprocher de lieu du production. On ne pourra plus avoir des entreprises qui vont chercher les pays low cost sur le prix du travail pour réimporter dans le pays où le pouvoir d’achat reste élevé en raison du bon niveau des salaires et de la protection sociale. Ce modèle n’est pas viable. La montée d’un protectionnisme modérateur est donc inéluctable dans le monde.

FAZ : C’est souhaitable selon vous ?

Oui, c’est inéluctable et nécessaire. Parce qu’un modèle qui exploite le coût du travail low cost mais qui ne rémunère plus ses salariés ne peut plus écouler sa production. Henry Ford, disait « je paie bien mes salariés parce que je veux qu’ils achètent mes voitures Ford ». La situation contraire d’aujourd’hui conduit à la crise de la mondialisation, car il n’y a plus assez de salaires distribués dans le monde pour consommer ce que les économies produisent. La démondialisation est aussi souhaitable parce que la mondialisation est un facteur d’excès et de déséquilibres. Les pays qui sont excédentaires doivent servir de relais de croissance pour les pays déficitaires et surendettés. Sinon les pays excédentaires ne pourront plus exporter à personne parce qu’ils perdront leurs débouchés.

FAZ : Voulez vous réformer l’OMC ?

Il faut surtout réorienter la politique commerciale de l’Union Européenne. Nous ne pouvons pas réindustrialiser l’Union Européenne si nous n’avons pas la capacité de nous protéger. Les présidents Kirchner, en Argentine, et Roussef, au Brésil, ont décidé de taxer à l’entrée de leurs pays les biens d’équipement ménagers, particulièrement les produits Apple. Apple a décidé de construire des usines au Brésil et en Argentine. C’est aussi ce que fait le Président Obama.

FAZ : Qu’est ce que cela veut dire pour la Chine ?

Le premier devoir des Européens est de s’unir pour rétablir les termes de l’échange déficitaire vis à vis de la Chine excédentaire : la France comme l’Allemagne ont toutes deux 20 milliards de déficit avec la Chine. La Chine avec ses 2000 milliards de dollars d’excédents ne pourra pas continuer à nous prendre nos technologies, faire son shopping dans les entreprises Européennes, délocaliser nos outils de travail et prendre nos parts de marchés en cassant nos prix grâce à un modèle économique fondé sur le quasi-esclavage et la dictature.

FAZ: Vous voulez forcer les consommateurs à acheter un Nokia au lieu d’un iPhone?

Vous pourrez acheter un iPhone, mais il sera beaucoup plus cher. D’ailleurs, il y a des marges bénéficiaires énormes dans votre iPhone qui sont le prix de l’exploitation des travailleurs chinois. Les travailleurs en Chine sont sans protection sociale, sans syndicats et n’ont pas de démocratie. Nous devons nous protéger contre les importations excessives de la Chine vers l’Europe. C’était le cas à l’époque des quotas sur le textile. Donc nous devons les rétablir, comme les quotas sur les automobiles coréens et japonais à une certaine époque. La pression sur les coûts est trop élevée. L’Union Européenne est la première puissance économique au monde avec 1 demi-milliard d’habitants et le premier PIB mondial si on englobe les 27 Etats membres. Pourquoi voudriez-vous que nous subissions la loi des autres ?

FAZ : Peut être que nos consommateurs apprécient les importations. Cela élargit le choix et cela baisse les prix.

Ce ne sont pas les consommateurs qui doivent gouverner nos pays. Nous devons penser d’abord à nos producteurs plutôt qu’à nos consommateurs. Comme les Allemands le font. C’est un compliment au modèle économique allemand. Nous avons des savoirs-faire à défendre ou à reconstituer en Europe. Est-ce qu’on préfère défendre l’iPhone ou notre protection sociale, nos salaires et notre mode de vie ?

FAZ: On ne peut pas se défendre en devenant plus compétitif ?

Vous ne pourrez jamais être aussi compétitifs que les Chinois ou les pays qui pratiquent impunément le dumping social, environnemental et monétaire.

FAZ : Et avec la recherche & développement et la production des produits haute gamme ?

Je suis désolé, mais nous ne pouvons pas tous acheter des BMW et des Audi. On a besoin aussi de Clio et de Twingo. Nous avons besoin de produire des biens accessibles qui sont en rapport avec les salaires que nous distribuons.

FAZ: Aujourd’hui ces pays sont forts parce qu’ils sont ouverts à la concurrence, parce que cela les force à faire un effort.

L’Union Européenne est un grand marché, la concurrence y est déjà très vive. C’est comme si vous me disiez que les entreprises américaines sont paresseuses parce que l’économie américaine sait se protéger. Ce n’est pas le cas. Ils ont 300 millions de consommateurs et ils sont ultra protectionnistes, comme les Chinois, les indiens, le Canada et les principaux pays d’Amérique du sud. Tous les pays pratiquent le protectionnisme – sauf les Européens, malheureusement.

FAZ: Est-ce que votre scénario n’est pas un peu catastrophique ?

L’Europe est entrée en récession. L’Allemagne va suivre bientôt, parce que la récession en Europe va appauvrir son marché naturel. Si il n’y a plus personne pour acheter ses produits en Europe, l’Allemagne va commencer à s’affaisser comme les autres.

FAZ : Quelle sont les causes de la récession ?

La récession est provoquée par la politique d’austérité en Europe. Les gouvernements et surtout Madame Merkel se trompent dans leur diagnostic. Ils ne soignent pas le véritable mal.

FAZ : Qu’est-ce que c’est ce véritable mal ?

Les écarts de niveau salaire et de niveau de protection sociale entre les pays Européens. La politique de désinflation compétitive de l’Allemagne pendant dix ans est devenue un problème pour ses partenaires. Les excédents allemands sont liés aux déficits extérieurs de tous les autres pays. Tous les autres pays de l’Union sont en déficit, sauf les Pays-Bas. La monnaie ne peut plus rétablir les déséquilibres puisqu’elle est unique. Et la politique de désinflation compétitive en Allemagne a eu pour conséquence de mettre des milliers d’Allemands en situation de perte de droits sociaux et de niveaux des salaires.

FAZ : Mais il y a plus d’emploi.

Mais ils travaillent pour rien. Regardez les « 1 Euro jobs ». Ils ont du travail, mais ils ne peuvent pas se soigner, pas vivre normalement.

FAZ: Regardez les primes élevées que les ouvriers de Volkswagen reçoivent…

C’est normal, Volkswagen fait des profits considérables.

FAZ : Mais ce sont les bénéfices de la mondialisation.

Vous prenez l’exemple de Volkswagen. Mais je vous ai parlé des 1,5 millions d’Allemands qui ont été radiés des listes du chômage, les gens qui ont plus de 50 ans, mais qui ne sont pas encore à la retraite. Je vous parle des victimes du plan Hartz IV. Ceux-là ne profitent pas de la mondialisation. Et cela contribue aux déséquilibres macroéconomiques. Nous finançons la croissance allemande avec nos importations, mais pourquoi ne pourrions-nous pas demander à l’Allemagne d’augmenter ses salaires pour développer sa consommation intérieure et éviter que s’aggrave la récession en Europe ? Notre protection sociale et nos salaires servent de débouchés à l’économie allemande, alors que le niveau de salaire allemand devrait tirer davantage le reste de l’Europe et servir de relais de croissance. C’est d’ailleurs ce qu’on a proposé dans un texte commun au PS français et au SPD allemand. Cela veut dire mieux coopérer entre pays excédentaires et déficitaires.

FAZ : Comment voulez vous réduire les déséquilibres ?

Nous avons 70 milliards de déficit extérieur. Alors nous allons devoir moins consommer de produits allemands. On va essayer de les remplacer avec des produits français. En même temps, il faut que vous augmentiez les salaires pour que vous consommiez plus de produits français. Sinon ces déséquilibres finiront par l’explosion de la zone Euro. L’Allemagne ne peut pas avoir une sorte de prospérité au détriment de ses partenaires et voisins qui sont ses principaux clients. Sinon elle scie la branche sur laquelle elle est assise.

FAZ : Mais vous ne pouvez pas forcer les consommateurs français à ne plus acheter des produits allemand ?

Nous allons demander à l’Allemagne, en contrepartie de notre coopération et de notre amitié, d’avoir une autre politique salariale. C’est-à-dire lui demander de prendre en charge une partie de l’effort.

FAZ : En Allemagne, ce n’est pas le gouvernement qui décrète la politique salariale.

Je sais, mais il n’y a pas de salaire minimal en Allemagne. Il faudrait le créer comme dans tout les pays Européens. Ce serait nécessaire. Il faudrait garantir des minima sociaux. Cela figure dans l’accord que le PS a signé avec le SPD allemand, le 21 Juin 2011.

FAZ : Merkel et Bismark, vous les avez mis dans le même panier. Vous avez encore cette opinion ?

Je considère que la politique de Madame Merkel est égoïste et purement nationale. Elle ne s’intéresse qu’aux intérêts de l’Allemagne et contribue malheureusement à son affaiblissement et à son isolement.

FAZ: L’Allemagne participe à toutes les actions, au sauvetage de la Grèce et des autres pays. Depuis toujours Allemagne contribue le plus dans les budgets Européens. C’est égoïste?

La droite Allemande est égoïste dans sa stratégie économique. C’est-à-dire qu’elle a diminué ses coûts de façon unilatérale. Elle a supprimé le nucléaire de façon unilatérale pour se tourner vers le gaz russe et elle impose de façon unilatérale un mauvais remède à la crise. Le Gouvernement allemand ne suit pas un modèle viable sur le long terme. C’est ce que même Madame Lagarde qui dirige le FMI a déclaré récemment. Or l’Allemagne a une responsabilité européenne. Parce que c’est la première économie européenne. Si l’Allemagne veut conserver l’Euro, elle n’a pas d’autre choix que de mener une politique européenne.

FAZ : Beaucoup d’Allemands pensent que l’Allemagne n’a plus beaucoup d’influence en Europe.

La Banque Centrale Européenne fonctionne sur les objectifs qui sont exclusivement allemands, copiés de la Bundesbank. L’Euro et sa parité qui est surévaluée fonctionne selon les intérêts allemands. Aussi, la conception de la compétitivité n’est pas la nôtre. Cela fait beaucoup. Nous demandons un rééquilibrage sur tous les paramètres économiques fondamentaux : coût du travail, monnaie, protectionnisme, politique énergétique. Soit on fait l’Europe avec des concessions réciproques, soit la droite Allemande a décidé d’imposer ses idées à tous les autres. Mais cela ne durera pas. Il y a des pays qui ne peuvent pas rester dans la zone Euro à ce tarif-là. La conséquence sera que la zone Euro ne pourra pas survivre. L’histoire de la construction européenne c’est l’histoire de compromis. On nous demande l’alignement sur les intérêts de la droite allemande. Cela ne sera pas possible. La victoire de François Hollande, si elle venait, sera le signe que les Français ne veulent pas laisser se dicter leur politique par la droite allemande qui met en danger l’Europe.

FAZ : Pas mal d’Allemands veulent abandonner l’Euro.

Quelques Français aussi. Mais nous, les socialistes, voulons sauver l’Euro. On ne pourra le faire que par des concessions réciproques. Et l’Allemagne qui est en position de force devrait accepter des concessions. C’est à elle de le faire cette fois.

FAZ : Et si l’Allemagne ne le fait pas ?

Nous perdrons malheureusement l’Euro à un moment ou à un autre. Cela commencera par un petit pays périphérique qui sortira puis les opinions publiques s’apercevront que les pays se rétabliront rapidement par les dévaluations compétitives. L’Allemagne sera entourée par ces pays et isolée en Europe.

FAZ : L’Allemagne a déjà vécu avec une Deutschmark fort avant.

Tout le monde y perdra avec la fin de l’Euro, l’Allemagne aussi. Je suis pour qu’on recherche le gain collectif.

FAZ : Comment voyez-vous le rôle de la BCE ?

Nous voulons faire évoluer le mandat de la BCE. Que ce ne soit pas seulement une lutte contre l’inflation mais aussi de stimuler la croissance comme le fait la Federal Reserve aux USA. Et que la BCE accepte de discuter avec les chefs d’Etat et de Gouvernements pour trouver des points d’équilibre.

FAZ : Qu’est qu’il faut faire contre les déficits publiques ?

Les états ne sont pas tous mal gérés, car s’ils sont endettés c’est parce qu’ils ont secouru le système bancaire. Si nous avions mis en place la taxe sur les transactions financières, cela aurait financé sans difficulté le remboursement de la totalité des dettes publiques de la zone Euro en quelques années.

FAZ : Mais les états ont vécu pendant des années au-dessus de leurs moyens et ont créé des déficits déjà avant 2008. Et maintenant les investisseurs peuvent arrêter de financer ces déficits, comme en Grèce.

La Grèce est un cas à part qui n’a pas été traité à temps. Je rappelle que l’Espagne était excédentaire avant la crise. La dette grecque est une goutte d’eau, une molécule dans l’océan de l’endettement, comparée aux 4.599 milliards d’Euros qui ont été engloutis dans le sauvetage du secteur financier. Mais pour les autres pays, les investisseurs n’ont jamais arrêté de financer les dettes des états. La solution, c’est de prendre dans chaque pays la part de la dette publique rattachée au sauvetage des banques, la mettre dans un pot commun et la faire financer par le secteur financier.

FAZ : Mais en même temps vous voulez que les banques financent l’économie réelle. Comment est-ce possible ?

Ce sont les banques qui nous ont mis dans cette situation. Commençons par chercher les responsabilités là ou elles se trouvent.

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2 Réactions

  1. seront nous donc toujours à la traîne de l’allemagne? faudra donc toujours leur demander leur avis ?si ils sont mieux lotis que nous économiquement pourquoi devraient-ils faire faire des sacrifices à leur population? acceptera t-elle d’en faire ? cela me semble un peu curieux comme stratégie? faut-il vraiment en passer par la ? alors plus que jamais je suis dégoutté de la politique .cela fait donc des lustres que notre démocratie nous conduit dans le mure. je mesure aujourd’hui et à cause d’autres expériences la faiblesse de nos organisations de gauche de contre pouvoir. la gauche a cessé d’exister depuis quelque temps je ne m’en étais jamais aperçu autant le capital règne en maître il n’y à rien de changer depuis robespierre sauf peut-être choisir le moindre mal ?

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