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Eloge funèbre de M. Philippe DECHARTRE

Eloge funèbre de M. Philippe DECHARTRE, 

Prononcé par M.Arnaud MONTEBOURG, Ministre de l’Economie, du Redressement Productif et du Numérique

 

Mesdames, Messieurs,

Cher Emmanuel,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre hommage à un homme dont le parcours rejoint l’Histoire de la France, un parcours qui nous rappelle que l’Histoire est faite d’abord de cheminements individuels, de convictions pour lesquelles les hommes et les femmes se battent au prix, parfois, de leur propre vie.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre hommage à un homme qui a choisi tout au long de sa vie de mettre son génie au service du collectif, parce qu’il pensait que l’on ne progressait que comme cela.

C’est un honneur tout autant qu’une douleur d’être ici devant vous pour rendre hommage à une grande voix qui s’est éteinte le 7 avril dernier mais dont la République n’oubliera jamais ni le timbre, ni les messages visionnaires.

Comme beaucoup de celles et ceux qui ont vécu l’horreur de la guerre, de la déportation, de l’enfermement, Philippe DECHARTRE faisait montre de cette si émouvante pudeur, de cette manière de garder pour soi la souffrance personnelle, pour mieux en tirer la dimension historique et ramener l’expérience intime à l’Humain.

Il avait cette capacité de faire émerger de la mémoire des préceptes des enseignements collectifs, au service, non de la certitude, mais de ce qu’il appelait un horizon de vérité.

Le parcours de Philippe DECHARTRE, c’est comme ouvrir un manuel de l’histoire de France. C’est replonger au cœur de ce qui était alors l’Indochine française, dans le village de Truong-Thi, où il naquit par le hasard de l’affectation de son père. C’est cette Normandie de l’entre-deux-guerres où il fut élevé par sa mère et ses grands-parents, là où le jeune Jean DUPRAT-GENEAU, son vrai nom, découvre les passions qui allaient forger sa vie. D’Anatole FRANCE, dont sa mère était férue, il tira son pseudonyme Philippe DECHARTRE, du nom du héros malheureux du Lys Rouge.

De son grand-père, violoniste, et jardinier amateur, il reçoit, dit-il, « sa première  grande leçon d’écologie et d’humanisme ».

Est-ce de sa grand-mère voltairienne, amie de Louise MICHEL, qu’il hérita d’une conception si forte, si exigeante de la tolérance ? Toujours est-il qu’il ne transigea jamais sur cette valeur qu’il définissait comme le contraire de l’indifférence, cette indifférence qui précipita si souvent les Nations dans des guerres qu’elles pensaient éviter par passivité. Pour lui, être tolérant, c’était « se mettre dans le fauteuil de l’autre », « partager son inquiétude métaphysique ». C’est ce que l’on appelle, à proprement parler, de l’empathie.

C’est toujours dans la Normandie de son enfance, au Lycée du Havre, qu’il rencontra un professeur de philosophie avec qui il fera du chemin pendant la résistance, Jean-Paul SARTRE.

C’est pendant sa jeunesse, également, que naît sa passion pour l’égalité, d’abord avec ses compagnons de service militaire. « J’ai beaucoup appris de ces gens qui étaient vraiment de la plus basse échelle de la société », raconte-t-il, « c’étaient des types magnifiques et intelligents ». « Merveilleux » aussi, ces paysans qui prennent soin de lui lorsque, pendant la guerre, il est blessé par un coup de pied de cheval dans le ventre. C’est parce que l’agriculteur qui le soignait adorait la radio que DECHARTRE put entendre le discours de PETAIN et l’appel de de GAULLE, choisissant immédiatement de rejoindre le second.

De GAULLE. La fidélité de toute une vie. C’est cette figure tutélaire qui pousse le jeune DUPRAT-GENEAU à entrer dans la clandestinité le jour-même de l’appel de Londres, c’est elle à qui le doyen DECHARTRE resta fidèle jusqu’au dernier jour de son existence.

De GAULLE, qui signa à la Libération le décret de nomination dans l’ordre de la Légion d’Honneur qui résumait si bien le parcours du jeune homme pendant la guerre :

« Prisonnier en Allemagne a réussi à s’évader. S’est mis aussitôt au service de la Résistance. A créé et dirigé avec une rare maîtrise les services zone nord du mouvement des prisonniers de guerre et déportés. Attiré dans un guet-apens par la police allemande, a été grièvement blessé. Malgré ses blessures, a sauvé des documents importants dont il était porteur. Arrêté, torturé et incarcéré à Fresnes, a été condamné à mort. Après avoir été délivré par un service de contre-espionnage est parti en mission à Alger auprès du gouvernement en juin 1944. En toutes circonstances s’est fait remarquer par son courage et ses vertus patriotiques. »

L’obsession de se présenter devant de GAULLE et de se mettre à sa disposition est le fil conducteur de l’épopée du jeune officier d’artillerie entre 1940 et 1945. Prisonnier de guerre, il s’évade à sept reprises, coordonne les activités pour la zone nord du réseau de résistance du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés puis participe à la fusion des trois réseaux de résistance prisonniers que souhaitait le Général.

A chaque moment, au cœur de la France occupée, poursuivi par l’ennemi, il fait passer son propre destin au second rang. Pourchassé par la police allemande dans le quartier du Panthéon, il ne s’inquiète que de perdre les codes qu’on lui avait confiés et qu’il devait transmettre à un compagnon d’arme.  Grièvement blessé, il parviendra à les mettre en lieu sûr au prix de sa propre arrestation. Emprisonné à Fresnes, il craint plus d’être accusé d’avoir trahi son camp que de perdre la vie.

Il la gardera pourtant encore longtemps, cette vie, et c’est en homme libre qu’il deviendra délégué général des prisonniers de guerre, déportés de la Résistance et déportés du travail auprès du gouvernement provisoire de la République française à Alger en 1944 et qu’il siègera à l’Assemblée consultative comme Député de la Résistance intérieure.

La foi en la volonté et en la République

La Libération et la fin des hostilités ne devaient pas éteindre la flamme brûlant au cœur du soldat puis Résistant DECHARTRE, qui avait combattu pour la République et pour la France sans jamais faillir. Au sein du Conseil National de la Résistance, en tant que député de Charente-Maritime puis dans les trois gouvernements auxquels il participa, il continua à se mettre au service, si j’ose m’exprimer ainsi, d’une certaine vision de son pays.

À de Gaulle, il resta fidèle, sans doute attaché à l’homme, mais surtout à sa doctrine, et à l’esprit du Conseil national de la Résistance. « Si je suis gaulliste de gauche, encore aujourd’hui, c’est parce que pour de Gaulle il y avait une morale de la volonté », expliquait-il. Cette affirmation est l’illustration parfaite que celui qui travailla toute sa vie à donner au gaullisme son aile gauche fut au fond, plus que l’homme d’un parti, l’homme de la République. La morale de la volonté, c’est l’inverse du laisser-faire, c’est la capacité à dire et à faire en sorte que rien ne soit une fatalité, ni les inégalités de naissance, ni les injustices de la vie. C’est cela, au fond, la définition de la République.

Républicain, Philippe DECHARTRE était fondamentalement attaché aux valeurs de gauche, à la justice et au bonheur, qu’il considérait comme les deux socles de l’humanisme. Il admirait la figure de Pierre MENDES-France, un autre compagnon de route, avec qui il partageait la règle fondamentale suivante : « il n’y a pas de progrès économique qui vaille, s’il ne débouche sur un progrès social ». C’est ce qui, d’ailleurs, selon lui, unissait de GAULLE et MENDES-France. L’élévation des hommes, tel était son credo, et c’est ainsi d’ailleurs qu’il expliquait son appartenance à la franc-maçonnerie, «  un univers qui vous conduit à exalter toutes les tendances nobles que vous avez en vous », disait-il.

Il fût un homme politique plus attaché aux causes qu’aux partis : candidat du Parti radical lors d’une élection législative partielle organisée à Paris en 1956, il rejoignit ensuite l’UDR, puis plus tard encore le RPR. Il s’impliqua surtout dans la création de plusieurs mouvements politiques. Particulièrement attaché à l’idée gaullienne de la Participation, il dirigea notamment le Mouvement pour la Solidarité par la Participation, défendant ainsi l’association des salariés à leur entreprise, une forme de social-démocratie avant l’heure.

Jusqu’à la fin de sa vie, il aimait à faire le récit de cette journée du printemps 43 où, sur un quai de la gare de Lyon Part-Dieu, il rencontra le dénommé Morland qu’il était chargé de réceptionner. Morland, c’était François Mitterrand. Là, en pleine zone occupée, dans les vapeurs et les fumées des locomotives, venait d’être scellée une relation qui allait durer plus de  50 ans. Ils ne furent jamais des proches politiques. Mais en 1981, bien que leurs choix politiques aient souvent divergé, DECHARTRE appelait à voter pour celui avec qui il avait mené à bien l’unification des réseaux de résistance prisonniers.

Plus attaché aux causes qu’aux partis, il mena de front carrière politique et carrière dans le domaine culturel. Il aimait à se présenter comme producteur et réalisateur de spectacles, et il serait injuste de sous-estimer son engagement pour le développement, l’enseignement et l’alphabétisation. Dès 1946, il devint en effet producteur à la Radio Télévision française, dirige un temps les Chorégies d’Orange puis d’autres événements culturels, poursuit son parcours à l’UNESCO au service, notamment, de l’alphabétisation des adultes.

Et puis il y a eu le Conseil : celui qui fut le benjamin de l’Assemblée consultative provisoire est devenu le doyen du Conseil économique et social. Je sais que les membres du Conseil le considéraient comme un sage, qui prodiguait des conseils avec la capacité d’écoute qu’on lui connaissait. Il laisse des rapports d’une grande qualité, notamment sur les questions culturelles.

Mesdames et Messieurs,

Au-delà des épisodes héroïques, c’est l’œuvre dans sa globalité, c’est l’esprit dont elle est remplie dont je voudrais que l’on se souvienne. En nous souvenant de Philippe DECHARTRE, nous saluons plus qu’un parcours, nous rendons hommage à une conception du monde, je dirais presque à une philosophie. Celui qui fût formé par Sartre avait-il conscience d’être devenu lui-même porteur et passeur de sagesse? Ce dont je suis sûr, c’est qu’en nous souvenant de Philippe DECHARTRE, nous nous faisons les gardiens de la foi dans l’Homme et dans la volonté politique, qui sont aux fondations de la République.

Je ne peux m’empêcher de l’imaginer lisant, dans Anatole France, la phrase suivante : « C’est en croyant aux roses qu’on les fait éclore ». Cette dialectique de la volonté est pour moi profondément représentative de ce qu’il était. Pas seulement de ce qu’il pensait, non, de ce qu’il était. Car cette dialectique ne peut être portée que par des hommes qui, comme lui, plaçaient l’exigence intellectuelle et morale au-dessus des querelles et des luttes pour les postes et les titres, qui étaient pour lui bien secondaires.

Aujourd’hui, j’ai une pensée particulière pour vous, ses proches, son fils, sa famille, ses amis. Votre douleur est aujourd’hui la nôtre. C’est la douleur de la France qui perd l’un de ses braves, l’un de ceux qui ne cessa jamais de croire en elle et de lutter pour elle. Dans son éloge funèbre à Benjamin Franklin, en 1790, Mirabeau déclara : « Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre ; assez longtemps l’étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites : les nations ne doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs ». Quiconque a croisé Philippe DECHARTRE sur son chemin sait pourquoi nous sommes réunis, ici, aux Invalides, pour lui rendre un hommage national. La Nation porte le deuil de l’un de ses bienfaiteurs.

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1 Réactions

  1. Monsieur le Ministre,
    Merci pour avoir su nous rendre Philippe tel qu’il fut humaniste, philosophe de pensée libre et homme de courage et d’action attaché à la seule querelle qui vaille celle de l’homme, parfaite illustration cent ans après l’assassinat de Jaurès de ce que l’internationalisme vrai n’éloigne pas de la Nation, mais en rapproche.
    Jacques Robert
    Ancien secrétaire général adjoint
    du Mouvement solidarité participation

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